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Franck Biya, Al Fatih, Alamine Mey : ce qu’un rapport révèle sur les réseaux d’influence autour des forêts du Cameroun

Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) révèle comment, malgré ses activités controversées, le groupe forestier de l’homme d’affaires Aboubakar Al Fatih a obtenu de nombreuses concessions grâce à ses connections avec des officiels influents du régime, y compris la belle famille de Franck Emmanuel Biya, le premier fils du Président. 

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29/05/2026
in A La Une, Corruption, Special Reports
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Avec ses 22 millions d’hectares de forêt, le Cameroun possède le second plus important massif du bassin du Congo. La forêt est vitale. Elle fournit des ressources essentielles comme la nourriture, la médecine ou l’habitat à plus de huit millions de personnes vivant dans les zones rurales du pays. 

Pendant des années, des exploitants clandestins qui échappaient au contrôle de l’administration ont tiré profit de  larges espaces forestiers aux dépens de l’environnement, des communautés locales et de l’Etat. Entre 2001 et 2023, les activités d’exploitation illégale ont contribué à faire perdre au Cameroun jusqu’à deux millions d’hectares de forêt.    

Alors que les autorités multiplient des efforts pour réduire la saignée, le pillage a changé de visage. Il est désormais organisé à l’abri des regards curieux par des élites corrompues, influentes et protégées depuis le sommet de l’Etat, selon Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), une organisation internationale qui lutte contre la criminalité organisée dans le monde.  

Dans un récent rapport intitulé «uprooting Cameroon’s elite timber networks», GI-TOC révèle qu’un groupe de sociétés forestières et d’agro business liées à Aboubakar Al Fatih, homme d’affaires et membre du Comité central du Rassemblement Démocratique du peuple camerounais (Rdpc), a obtenu de larges concessions dans des circonstances controversées et a alimenté de pratiques douteuses la chaine d’approvisionnement du bois. 

D’après GITOC, le groupe de Al Fatih est constitué de la Société camerounaise d’Industrie et d’Exploitation des Bois (Scieb), la Société d’Exploitation et de Transformation de bois (Sextransbois), Bois du Cameroun (Boiscam), et la société d’agro business Camvert, spécialisée dans la culture du palmier à huile. 

Une vue du parc à bois du port autonome de Kribi. Credit: The Museba Project.

 

La famille Baroux, actionnaire à Sextransbois

Le rapport présente Sextransbois comme un cas anecdotique. 

En Février 2014, cette société voit le jour à Sangmélima dans la région du Sud avec un capital d’un million de Fcfa. Son gérant s’appelle Mahmoud Mourtada, un étudiant âgé de 20 ans. En Aout 2014, Mahmoud signe un contrat de partenariat autorisant Sextransbois à exploiter les forêts denses des communes de Ebolowa I et II situées dans la région du Sud. Le jeune dirigeant s’engage à fournir les moyens techniques, matériels et financiers nécessaires à l’exploitation. En novembre de la même année, le ministre en charge des forêts approuve le contrat. Et dès le mois suivant, Sextransbois devient bénéficiaire de larges concessions forestières, l’une après l’autre, à travers le pays. 

Pour une société forestière sans expérience, cette ascension fulgurante suscite de l’admiration. Mahmoud est présenté à l’époque comme une âme bien née. Mais, après avoir consulté le registre de commerce de Sextransbois, GI-TOC révèle que cette société enregistrée dans la région natale du Président Biya avait à sa création comme actionnaires Christine Nyangono Ebolo Baroux, Rene Maurice Joseph Baroux et Serge Mounier. GI-TOC a ensuite découvert que ces trois personnes avaient à l’époque un lien de mariage avec Franck Emmanuel Biya, le premier fils du Président camerounais.

Christine Nyangono Ebolo Baroux était au moment des faits la belle-mère de Frank Biya, Réne Maurice Joseph Baroux en était le beau-père, et Serge Mounier, un autre Baroux, était le beau-frère de Frank. Il n’est pas indiqué si toutes ces personnes avaient une expérience dans le secteur du bois. Mais il est certain que le gérant de Sextransbois, Mahmoud Murtada, âgé de 20 ans, était le demi-frère de Aboubakar Al Fatih. A l’époque, Mahmoud était un étudiant de l’université de Yaoundé qui travaillait dans le même temps comme assistant du Directeur à Cemco, une société minière co-appartenant à Al Fatih. 

Selon GI-TOC, René Maurice Baroux, de nationalité française est décédé en 2014 à Cap Martin, près de la ville de Monaco en France où Franck Biya serait propriétaire d’un manoir d’une valeur de trois millions d’euros. En 2008, une société dénommée René Baroux France, alors basée á Dunkerque en France, et qui appartenait à Réné Maurice avait été accusée d’acheter du bois illégal en provenance du Cameroun. 

Serge Mounier, le beau-frère de Franck dispose également de liens forts au Cameroun, puisqu’il a été fait Directeur à Sud Cameroun Hevéa, une société qui avait fait raser environ dix mille hectares de forêts dans la région du sud pour faire place à la culture de l’hévéa, d’après GI-TOC. En 2021, serge Mounier a été élevé au rang de chevalier du mérite camerounais par le président Paul Biya.

 «Les élites ont une influence telle que les interventions viennent de vos supérieurs hierarchiques pour vous demander de laisser passer ce qui ne devrait pas l’être”, explique Ebenezer Ekwalla, fonctionnaire à la retraite, ancien agent contrôleur au ministère des forêts. 

Comme sa belle-famille, l’odeur du bois attire le fils du Président depuis belle lurette. D’après GI-TOC, Franck Biya a été actionnaire de Compagnie Forestière Assam (Cofa), une société appartenant à son cousin le député Bonaventure Assam Mvondo. Cofa a été épinglée plusieurs fois par l’administration forestière pour des activités illégales. Franck Biya, lui-même, est présenté comme le propriétaire d’Ingénierie Forestière (ING-F) et de la Société commerciale industrielle et forestière (SCIFO), deux sociétés forestières accusées par le passé d’exploitation illégale.  

La belle famille de Franck Biya a quitté Sextransbois peu de temps après sa création, laissant la société entre les mains de Mahmoud, le jeune étudiant sans expérience dans le domaine. Ce passage de témoin a fait dire à des experts de Gitoc que le bénéficiaire réel de la société a été soigneusement caché. 

Un avis partagé par un officiel ayant pris part à la signature du partenariat entre Sextransbois et les communes de Ebolowa I et II peu de temps après le départ de la belle famille de Franck Biya de la société forestière. D’après cet officiel, les exécutifs des communes ont reçu des pressions pour signer ce contrat de partenariat, ce qui leur a fait comprendre que Mahmoud n’était qu’un «instrument» entre les mains des intérêts puissants, indique GI-TOC.  

En 2018, Sextransbois s’est retirée sans raison du registre de commerce de Sangmélima pour s’établir dans la capitale économique. Le changement de lieu d’incorporation est légal. GI-TOC fait toutefois savoir que deux mois après ce mouvement, une concession forestière de Sextransbois a été suspendue durant trois mois par le ministère des forêts pour défaut de preuve de l’origine légale du bois. 

Malgré tout, Sextransbois est revenue plus forte deux ans plus tard, aux côtés de Scieb. Les deux sociétés appartenant au groupe de Al Fatih ont décroché deux larges concessions au cœur de la foret d’ Ebo, une zone de conservation et de richesse culturelle abritant plusieurs communautés locales. Cette acquisition, qui avait été dénoncée par la société civile qui trouvait que la réglementation n’avait pas été respectée, est venue conforter l’influence du groupe forestier de Al Fatih. 

D’après GI-TOC, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil de la Présidence de la République et ami loyaliste de Franck Biya, aurait pesé de son poids pour que la décision controversée sur la forêt d’Ebo soit en faveur de Scieb et Sextransbois.  

 Le schéma de la corruption

L’homme d’affaires Aboubakar Al Fatih aurait personnellement représenté ses sociétés au cours des réunions avec des communautés à Ebo. GI-TOC a approché plusieurs sources locales qui ont affirmé que Al Fatih a essayé de les corrompre afin qu’elles abandonnent la campagne lancée par certains riverains contre l’exploitation de la foret d’Ebo. En 2021 par exemple, Al Fatih a offert à un chef autochtone une voiture, une maison et un poste majeur dans le comité de développement local, selon GI-TOC. Objectif : soutenir les projets de développement qui seront financés par l’une des sociétés de l’homme d’affaires. 

Un an plus tard, un autre chef autochtone et cinq de ses collègues auraient reçu, au cours d’une rencontre avec Al Fatih, une enveloppe contenant la somme d’un million de Fcfa représentant les frais de leur hébergement à Yaoundé. Les chefs devaient en retour apporter leur soutien pour la construction d’une route illégale dans la forêt d’Ebo. Ce chef a dit à GI-TOC qu’il s’agissait d’un acte de corruption.

“La corruption depend de la qualité de l’exploitation et des produits, mais c’est une affaire de gros sous”, dit Ebenezer Ekwalla. “A l’époque, pour laisser passer un camion de Bubinga avec de faux documents, il fallait que l’operateur forestier depose au moins 2 millions de cfa chez l’agent contrôleur.”

“ Si au niveau du departement, vous avez 2 millions de fcfa, imaginez combien ça peut coûter au niveau national. Plus on monte, plus on paie cher”, dit le fonctionnaire retraité.

La gare routière de Campo, au sud Cameroun. Credit: The Museba Project

 

A Campo Ma’an, toujours dans la région du sud, Camvert et Boiscam, deux autres sociétés de Al Fatih ont aussi fait parler d’elles. Camvert a obtenu une concession d’environ 60.000 hectares pour la plantation du palmier à huile. La société civile a relevé des irrégularités sur la reclassification de la concession et l’absence de consultation des communautés locales. Certains ouvriers de Boiscam et un officiel local du ministère des forêts ont indiqué à GI-TOC que Boiscam a exploité le bois dans la concession attribuée à Camvert. 

Soupçons de transfert de prix

En 2024, Boiscam a d’ailleurs été accusée d’exploiter en dehors des limites de la concession. Quatre ans plus tôt, cette société avait été indexée pour la même violation par une organisation indépendante. En 2018, l’administration forestière avait déjà suspendu les activités d’exploitation dans une vente de coupe de Boiscam pendant trois mois au motif que la société avait de la peine à prouver que son bois était d’origine légale.

En 2023, Scieb a exporté le bois vers seize pays en Afrique, en Europe, dans le moyen orient, en Asie et a encaissé des centaines de millions de FCFA. Entre mars 2023 et octobre 2024, et d’après les données douanières obtenues par GI-TOC, Scieb a vendu 109 cargaisons de bois à United Development(HK) Co Ltd, une société basée à Hong Kong très peu connue en ligne. D’après le manifeste d’une des cargaisons, l’adresse physique de United Development est la même que celle du bureau de la poste à Hong Kong et le numero de téléphone de cette société est indisponible, selon GI-TOC.  

GI-TOC a comparé la valeur des cargaisons vendues par Scieb à United Development avec le prix des mêmes espèces de bois sur le marché international, et a découvert que le prix du bois de Scieb est la moitié du vrai prix sur le marché international. Un expert a confié à GI-TOC qu’il s’agit d’un cas de transfert de prix, dans lequel la société importatrice revend les produits de la société exportatrice à un autre client. Ce qui empêche aux autorités fiscales du pays dans lequel le bois a été exploité de voir les vrais profits de la société locale. 

Scieb, Boiscam et Sextransbois ont exporté de nombreuses cargaisons de bois via les ports de Kribi et de Douala en direction du marché international avec l’appui de nombreuses mains au service de leur propriétaire. 

Les soutiens de l’ombre du groupe de Al Fatih

En Mars 2025, le Président Biya a élevé Aboubakar Al Fatih au rang de membre du comité central du Rdpc, un cercle décisionnel puissant qui regroupe des personnalités triées sur le volet. En général, il faut être parrainé par des hommes politiques influents pour figurer dans la liste des membres du comité central. Dans son cas, Al Fatih aurait reçu les premiers soutiens dans le Mayo-Banyo, son département natal, avec comme mentor principal feu Hamadjoda Adjoudji, ancien secrétaire général adjoint du Rdpc et l’un des ministres ayant le plus duré au gouvernement. 

Al Fatih a été décoré par le président Biya pour son engagement dans le secteur économique. En peu de temps, il est devenu détenteur d’actions dans trois sociétés forestières, une société d’agro business et même une société minière denommée Cemco. 

D’après les informations de GI-TOC, Al Fatih et Mahmoud Murtada sont des demi-frères qui ont bâti un groupe soutenu dans l’ombre par des personnalités influentes. Plusieurs sources ont indiqué à GI-TOC que Ousmane Alamine Mey aurait aidé le groupe de Al Fathi à obtenir des faveurs politiques importantes et serait même l’un des soutiens financiers du groupe. L’actuel ministre de l’économie, du plan et de l’aménagement du territoire (Minepat) qui coordonne les stratégies de développement dans tous les secteurs y compris la forêt, est un vieil ami et allié de Franck Biya. Ce dernier aurait pesé pour son entrée au gouvernement, d’après plusieurs médias. 

Un haut cadre du ministère en charge des forêts a confié à GI-TOC que Alamine Mey est la «main cachée» derrière le groupe de Al Fatih. Plusieurs sources ont confirmé que, bien qu’il n’ait pas un rôle officiel dans l’attribution des permis forestiers, le ministre Alamine Mey exerce son influence pour que le ministère des forêts (Minfof) accorde des faveurs au groupe de Al Fatih.         

Au Minfof, Ousmane Alamine Mey dispose, d’après GI-TOC, d’un allié de poids :  Koulsoumi Alhadji Boukar, secrétaire d’Etat au Minfof. Son point de vue compte notamment dans l’attribution des Unités Forestières d’Aménagement (UFA). Koulsoumi serait la personne qui sauvegarde les intérêts du groupe de Al Fatih au Minfof, selon GI-TOC qui ajoute que le gendarme, garde du corps du ministre Alamine Mey, est un frère cadet de Koulsoumi. Le jeune gendarme serait devenu un facilitateur pour les opérateurs forestiers qui souhaitent bénéficier des largesses de Koulsoumi sa sœur ainée. Comme Al Fatih et Mahmoud, Koulsoumi est originaire de la région de l’Adamaoua et est proche du tout puissant sultan de Wandala. 

Alamine Ousmane Mey. Le ministre de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire.

GI-TOC dit avoir sollicité les commentaires des personnes et entités citées dans son rapport. Des emails ont été envoyés  à Alamine Ousmane Mey, Mahmoud Mourtada, Serge Mounier Baroux, Boiscam, Camvert, SCIEB, Sextransbois et Sudcam. Des messages envoyés à Aboubakar al Fatih, Franck Biya, Koulsoumi Alhadji Boukar et United Development (HK) Co. Ltd. Aucune response ou commentaire n’a été reçu. GI-TOC precise que pour les cas de Christine Baroux, le frère de Koulsoumi Alhadji Boukar et de Rémy Ze Meka, aucun contact n’a pu être trouvé, mais que tout commentaire reçu sera publié dans le site internet de GI-TOC.

Sur 36 pages, GI-TOC a documenté les circuits de corruption qui alimente l’exploitation illégale au Cameroun, à travers des cas de fraude et des activités illégales à toutes les étapes de la chaine d’approvisionnement, allant de la classification des forets à l’exportation du bois.

GI-TOC recommande aux autorités camerounaises, entre autres, de supprimer les Unités Forestières d’ Aménagement(UFA) dans la forêt d’ Ebo, d’enquêter sur les allégations de corruption sur Al Fatih, les faveurs politiques via certains membres du gouvernement, et de soutenir les efforts de la société civile visant à exposer des illégalités et la corruption dans le secteur forestier.  

«L’Etat doit changer sa vision parce qu’on ne pas travailler avec les corrompus toute une vie», declare Ebenezer Ekwalla. «Il faut cesser d’influencer le travail des techniciens même le plus petit d’entre eux, chacun son role”

Tags: Al Fatihalamine MeyboisCamerounfranck biyaGI-TOCreseaux
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