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Ils ont prélevé leur part pendant des années. Aujourd’hui, ils possèdent Gaz du Cameroun.

En 2018, le journaliste Christian Locka révélait qu’une partie des revenus du gaz de Logbaba partait vers une société de Guernesey, Cameroon Holdings Limited, tandis que l’État attendait toujours ses redevances. Sept ans plus tard, c’est cette même société qui a racheté Gaz du Cameroun à son propriétaire britannique en faillite, pour moins de 360 millions de FCFA.

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23/10/2026
in A La Une, Illicit Finance Flows, Special Reports
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A un jet de pierres de la centrale à gaz de Logbaba, à l’Est de Douala,  Antoine Tebu se demandait déjà en 2018 ce que la communauté allait bien pouvoir faire de cette usine. «Qu’allons-nous faire ?», disait-il, embarrassé.

Le chef du quartier avait remarqué que les emplois promis n’avaient pas été crées, que l’eau du puits était devenue malodorante, que des militaires du Bataillon d’intervention Rapide (BIR), une force d’elite de l’armée, brutalisaient les riverains, et que les habitants  de ce quartier populeux de la capitale economique attendaient toujours les retombées de ce projet inauguré en grande pompe par le President Paul Biya en 2013.

Ils ont aujourd’hui une partie de la réponse, et elle ne vient ni de la centrale à gaz encore moins de l’Etat. Selon des rapports déposés au registre britannique des sociétés et analysés par le journal en ligne Investir au Cameroun, Victoria Oil & Gas Plc (VOG), le groupe londonien qui contrôlait Gaz du Cameroun (GDC), ne détient plus rien dans l’entreprise. Le 29 juillet 2025, les administrateurs judiciaires du groupe ont cédé à Cameroon Holdings Limited (CHL) la totalité des actions de Bramlin Limited, la société de Guernesey qui possède 100 % de GDC.

Une entreprise cédée pour moins de 360 millions de FCFA

Le prix de la transaction est de 470 000 livres sterling, soit environ 356 millions de FCFA. Cette somme couvre les actions de Bramlin et deux créances de VOG sur ses filiales, d’une valeur comptable de près de 68,5 milliards de FCFA. Le cabinet chargé de l’évaluation avait estimé que les actions de Bramlin ne valaient plus rien, compte tenu de la production, des investissements à prévoir et des coûts de démantèlement. Une recherche d’acquéreurs menée en 2024 n’avait débouché sur aucune offre ferme.

Le President Paul Biya inaugurant la centrale à gaz.

Gaz du Cameroun, le producteur du gaz de Douala, présenté il y a dix ans comme un modèle par la presse spécialisée londonienne, change donc de mains pour le prix d’un immeuble de bureaux.

Ce que nous révélions dès 2018

Le nom du nouveau propriétaire n’est pas une surprise pour les lecteurs du journaliste d’investigation Christian Locka, cofondateur de The Museba Project. En février 2018, au terme de deux ans d’enquête publiée par le média américain 100Reporters sous le titre « Cursed », il montrait que CHL déclarait les redevances de GDC comme sa seule source de revenus. Selon les rapports financiers de VOG, cette redevance pouvait atteindre 15 % du chiffre d’affaires de GDC pendant toute la durée du projet. D’autres prélèvements partaient vers Bramlin et d’autres sociétés liées.

Au même moment, GDC refusait de verser à l’État du Cameroun sa redevance de 8 %, prévue par le contrat de concession. L’ entreprise affirmait devoir d’abord récupérer l’ensemble de ses «coûts pétroliers» . En mars 2017, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) avait d’ailleurs menacé de résilier la concession pour des sommes impayées.

Quelques mois plus tard, en 2018, The Museba Project publiait une seconde enquête. Elle reposait sur des documents internes et les témoignages d’anciens cadres, et portait sur des paiements contestés à des sous-traitants, des contrats attribués à des proches et des inquiétudes exprimées par des actionnaires de VOG à Londres. La direction de l’entreprise n’avait jamais répondu à nos questions.

La justice a validé ce que nous pointions

Ce mécanisme de redevances est au cœur des contentieux qui ont ensuite emporté VOG.

Le premier oppose le groupe à son associé américain RSM Production Corporation. En avril 2022, un tribunal arbitral a jugé que GDC avait indûment intégré la redevance versée à CHL dans le calcul de la récupération de ses coûts, ce qui retardait de plusieurs mois la date à partir de laquelle RSM devait toucher sa part. VOG a été condamnée à indemniser son associé, et la cour d’appel fédérale américaine a confirmé ce calcul en septembre 2024. Le procédé que Christian Locka décrivait en 2018 a donc été sanctionné par la justice.

Le second contentieux oppose VOG à CHL elle-même. Selon Investir au Cameroun, l’arrêt des paiements de la redevance en janvier 2019 a ouvert un conflit entre les deux sociétés. CHL, devenue le principal créancier garanti du groupe, a obtenu la nomination d’administrateurs judiciaires en février 2023. C’est au terme de cette procédure qu’elle a récupéré Gaz du Cameroun.

Chronologie des faits

  • 2008 : VOG rachète Bramlin et prend le contrôle du projet gazier de Logbaba.
  • 2009 : CHL finance une partie des forages en échange d’une redevance sur les revenus.
  • 2013 : Paul Biya inaugure les opérations de forage à Ndogpassi.
  • Mars 2017 : la SNH menace de résilier la concession.
  • Février 2018 : Christian Locka publie « Cursed » dans 100Reporters.
  • 2018 : The Museba Project publie son enquête sur les paiements suspects chez GDC.
  • Janvier 2019 : arrêt des paiements de la redevance à CHL, début du contentieux.
  • Avril 2022 : sentence arbitrale en faveur de RSM.
  • Février 2023 : VOG est placé sous administration judiciaire à l’initiative de CHL.
  • Septembre 2024 : la cour d’appel fédérale américaine confirme le calcul du tribunal arbitral.
  • 29 juillet 2025 : CHL rachète Bramlin, et donc Gaz du Cameroun.

Les questions qui restent sans réponse

Cette cession ne referme pas le dossier. Elle en ouvre de nouveaux :

  • Qui contrôle aujourd’hui le gaz de Douala ? Les rapports des administrateurs ne publient pas l’identité des actionnaires actuels de CHL.
  • L’État a-t-il été payé ? Les redevances, frais de formation et taxes que la SNH réclamait en 2017 ont-ils été réglés avant la cession, ou ont-ils disparu dans la faillite ?
  • Quel avenir pour les clients industriels de Douala ? Selon Investir au Cameroun, les livraisons de GDC aux industriels ont chuté de 63 % en 2024.
  • Et Ndogpassi ? Les engagements pris envers les riverains suivent-ils le nouveau propriétaire ?

The Museba Project continue d’enquêter sur ce dossier. Vous avez des informations ? Écrivez-nous en toute confidentialité à contact@themusebaproject.org.

Tags: BramlinCameroon holdings limitedGaz du CamerounGuerneseyvictoria oil and gas
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